Lemasson, Lauriane
Sorbonne Université, France
lauriane.lemasson@protonmail.com
Hatitelen : le détroit de Magellan en langue Selk’nam ; Onashaga : le canal Beagle en langue Yagan ; Klawelk : le cap San Diego en langue Haush. Ces trois exemples de toponymes sont issus d’un travail de recherche archivistique, de recompilation sur le terrain, de classement et de conservation de données culturelles en collaboration avec des membres de ces peuples. Cette démarche pluridisciplinaire de modélisation et reconstruction de patrimoines culturels historiques a été initiée à la suite des résultats d’une première expédition de terrain réalisée en 2013 pendant plusieurs mois (Lemasson 2019 et 2021). La découverte de la multitude de lieux convertis en espaces, ainsi que la rencontre avec plusieurs informateurs de ces peuples, ont engendré un projet à long terme de reconstitution des cartes antérieures à la colonisation. Ce projet intègre diverses méthodes de reconstitutions des toponymies selk’nam, haush et yagan utilisées pour créer des bases de données conçues avec et pour ces peuples.
Malgré une volonté clairement affichée d’extermination de ces peuples à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, les héritiers de cette histoire portent aujourd’hui le message de leur résistance face à des histoires officielles manipulées en faveurs des colons et face à la négation même de leur existence et de leur identité pendant près d’un siècle (Comisión Verdad Histórica 2008). La mémoire collective témoigne de ces évènements et la carte la corrobore en devenant alors un support de choix pour rendre visibles les mouvements (déportations, captures, camps de concentration, tueries de masse, trafic maritime lié, mouvements financiers, …). Comme l’indique Joël Bonnemaison « L’ethnie se crée et se conforte par la profondeur de son ancrage au sol, et par le degré de correspondance plus ou moins élaboré qu’elle entretient avec un espace qu’elle structure, quadrille et polarise selon ses propres finalités et représentations symboliques. » (Bonnemaison 1981 : 254). En plein processus de reconstruction patrimoniale, l’apport de la toponymie et plus généralement des Systèmes d’Informations Géographiques pour la visualisation des évènements passés est une ressource importante et participe à redonner sa place à la mémoire collective et du sens à des lieux qui ont perdu leurs noms, leurs significations et toute la dimension sensible qu’ils contenaient « avant ». En somme, retrouver le lien et aider à son développement entre les habitants actuels de ces régions et le passé récent de ces territoires devenus espaces.
Le vide toponymique actuel de l’île de Terre de Feu et de ses voisines plus au sud illustre une colonisation rapide et sanglante de ces territoires. L’analyse des données officielles montre par exemple que les rares toponymes restants en langue selk’nam se situent dans des zones ayant servi de refuges à ces populations pendant le génocide. Situées en zones montagneuses pour les lieux selk’nam, elles correspondent à des terres où l’élevage ovin ne pouvait être développé et où les selk’nam purent tenter de survivre en se cachant, échappant ainsi aux chasseurs de têtes payés par les propriétaires terriens installés plus au nord (Penazzo 1995). D’autres survécurent en adoptant le mode de vie des colons, en se prostituant (Bascopé 2011), travaillant dans les estancias comme celles de Viamonte et Harberton (Bridges 1952 ; Chapman 2008 ; Bascopé 2009), ou encore en restant dans des zones plus préservées comme les environs du cap San Pablo (Casali / Manzi 2017). Victimes de la colonisation et de génocides non-reconnus dans toutes leurs ampleurs (Comisión Verdad Histórica 2008), les descendants de ceux ayant pu survivre cohabitent encore aujourd’hui avec des noms de lieux imposés par les vainqueurs de ce processus de dépossession territoriale et culturelle. Des noms d’assassins et complices des génocides selk’nam, haush et/ou yagan sont toujours en vigueur dans la toponymie officielle actuelle, en Argentine comme au Chili. Pour ne citer que quelques-uns des plus connus : Julio Popper, Alexander MacLennan, José Menéndez, Mauricio Braun et Julio Argentino Roca (Departamento de Cartografía et al. 2000 ; Rosenblitt Berdichesky / Sanhueza / Sagredo Baeza, 2010). L’analyse des catalogues toponymiques montre qu’à ce jour en Patagonie insulaire, moins de 8% des toponymes utilisés pour l’édition des cartes officielles en Argentine et au Chili sont d’origine indigène.
Ces bases de données ont principalement été créées à partir d’une cinquantaine de sources bibliographiques éparses géographiquement (cf. bibliographie reprenant les principales) et aussi grâce à la participation de membres des peuples concernés. Dans la mesure du possible, à chaque lieu est associé l’informateur et la date d’acquisition de l’information, le nom actuel, la position GPS, la signification du nom et/ou des références historiques, son intégration ou non dans la cosmovision de ces peuples, et la classification territoriale traditionnelle, dite en « haruwen » pour les selk’nam (Gusinde 1982 ; Wilson 1999) et haush. Afin de maximiser les chances de comprendre la logique intrinsèque du classement des lieux, de leurs usages (ex : symbolique ou fonctionnel) et leurs contextes (Kaplan / Kaplan 1989 : 19), ces informations sont analysables selon plusieurs catégories et mots-clés. Ces bases de données comprennent aujourd’hui plus de 1500 toponymes selk’nam, plus de 400 yagan et plusieurs dizaines haush.
Le désert illustré par les cartes officielles chiliennes et argentines fait que bien souvent les lieux compilés dans cette base de données ne sont pas référencés ni nommés. Des ruisseaux, lacs, montagnes, caps, prairies, collines, …, tous anonymes, ont été réunis dans ces bases de données et requièrent donc un approfondissement sur le terrain et via des analyses d’images satellites. Les témoignages permettent de localiser approximativement les lieux mais très souvent il est nécessaire de se rendre sur place pour déterminer plus exactement leurs emplacements. Pour cela, des expéditions à pied dans des lieux difficiles d’accès et/ou privés s’avèrent indispensables. La division territoriale respectant le mode de perception de populations nomades (Bernus 1982 ; Legoupil 1995), elle requiert une méthodologie d’analyse et de structuration des données spatiales adaptées, en mettant par exemple l’accent sur les mobilités saisonnières et leurs itinéraires habituels. Aucune automatisation du traitement des données collectées ne peut donc être envisagée pour reconstruire ce patrimoine et simuler les dynamiques historiques.
Le contexte actuel comprend également le processus de récupération des langues selk’nam, haush et yagan, que seuls de rares locuteurs parlent actuellement couramment (environ 10 personnes selon plusieurs estimations données oralement). Plusieurs cours et ateliers de langue selk’nam en Argentine et au Chili, ainsi que de yagan au Chili, ont vu le jour au cours de ces dernières décennies. Ces langues étant de tradition orale et non écrite, la reconstitution des cartes se heurte à trois autres difficultés : celle du dialecte utilisé (ex : Rivet 1922), de l’orthographe adoptée lors de transcriptions passées et du sens contenu dans ces noms de lieux. L’orthographe choisie par l’observateur (non issu de ces peuples) déforme la réalité de la prononciation, chacun adaptant sa méthode de transcription des propos en fonction de sa langue maternelle, différente de celle qu’ils étudient (ex : (Beauvoir 1915 ; Belza 1978; Bove n.d.; Bridges 2008, 1987; Delgado Vega 2006; Lothrop 2002; Penazzo 1995; Prosser Goodall 1979). Pour que ces cartes soient pleinement utilisables et compte-tenu du peu de locuteurs actuels, il est nécessaire d’accéder à un maximum d’archives sonores possible pour tenter de récupérer la prononciation exacte de ces toponymes et, idéalement, la signification de ces noms. Des pistes sont envisageables par exemple grâce aux archives sonores collectées durant plusieurs décennies par l’anthropologue franco-étasunienne Anne Chapman. Elles reposent actuellement à Ushuaia et seront intégrées aux collections de la future institution dédiée à la chercheuse.
Cette présentation abordera également la réalisation de cartes multithématiques et de plusieurs outils au service de ces peuples. La vocation future de ce projet interdisciplinaire est de créer un système cartographique libre et respectant des exigences similaires à celles des instituts géographiques nationaux chilien et argentin. L’argument du manque de moyens est souvent utilisé par ces états pour retarder la modification et/ou l’intégration de ces noms de lieux. Conscients du défi que représente un tel projet, nous aspirons à diffuser cette méthodologie et à élargir le nombre de participants institutionnels et communautaires. L’objectif visé est aussi celui de sensibiliser le public à la nécessité de le réaliser non seulement au sud de Hatitelen (détroit de Magellan), sinon sur l’ensemble des territoires ayant subis la colonisation et où cohabitent plusieurs peuples aux cultures et langues distinctes.